Dans un entretien sans concession accordé à Stanis Bujakera, l’ancien vice-président de la République Azarias Ruberwa met en garde contre toute révision de la Constitution de 2006, qu’il considère comme le socle de la stabilité institutionnelle du pays. Critique de la gouvernance de Félix Tshisekedi, il dénonce une tentative de prolongation du pouvoir, plaide pour un dialogue national inclusif et appelle à une solution politique dans le dossier Joseph Kabila.
Vingt ans après l’adoption de la Constitution de 2006, le débat sur une éventuelle révision du texte fondamental continue d’alimenter la scène politique congolaise. Pour Azarias Ruberwa, figure majeure de la transition politique et l’un des artisans de cette Constitution, le véritable défi de la République démocratique du Congo ne réside pas dans une réforme constitutionnelle, mais dans l’application rigoureuse des dispositions existantes.
L’ancien vice-président, aujourd’hui avocat au barreau de Washington, exprime sa « surprise » et sa « déception » face aux prises de position de l’entourage du président Félix Tshisekedi, qui défend ouvertement l’idée d’une modification de la Constitution. Il estime que toute volonté de prolonger le mandat présidentiel au-delà des limites fixées constituerait une violation du serment présidentiel et une remise en cause des principes démocratiques.
« L’urgence n’est pas de remplacer la Constitution, mais de la respecter et de la faire respecter pour consolider la démocratie et lutter contre la pauvreté », affirme-t-il.
Réagissant aux critiques selon lesquelles la Constitution de 2006 aurait été rédigée sous influence étrangère, Ruberwa rejette catégoriquement cette lecture.
Selon lui, le texte est « entièrement l’œuvre des Congolais », conçu et adopté pour mettre un terme aux crises de légitimité qui avaient marqué les décennies précédentes. Il rappelle que plusieurs de ses rédacteurs occupent encore aujourd’hui des responsabilités au sommet de l’État.
Pour l’ancien dirigeant du RCD, rien ne justifie aujourd’hui un changement de Constitution.
« Vingt ans représentent une période très courte dans la vie d’une nation. Aucun événement majeur ne justifie une nouvelle Constitution. Les motivations actuelles sont avant tout partisanes », soutient-il.
Alors que l’Est de la RDC demeure confronté à l’insécurité et que plusieurs provinces restent sous état de siège, Azarias Ruberwa rappelle que la Constitution interdit toute révision en période de guerre ou d’état d’urgence.
Il estime également que le conflit ne devrait pas remettre en cause la tenue des prochaines élections.
Rappelant que les scrutins de décembre 2023 se sont déroulés malgré les combats dans certaines zones du Nord-Kivu, il juge prématurée toute hypothèse de report des élections prévues en 2028.
« Il faut éviter que la guerre devienne un argument pour différer le processus démocratique », prévient-il.
Interrogé sur la condamnation à mort de l’ancien président Joseph Kabila, Ruberwa parle d’un « procès politique » et d’une décision « injuste et abjecte ».
Il considère que les procédures judiciaires n’ont pas été respectées et appelle le président Félix Tshisekedi à faire preuve d’esprit de réconciliation en accordant une grâce présidentielle.
Selon lui, cette démarche contribuerait à apaiser les tensions politiques et à préserver la cohésion nationale.
Abordant la sécuritaire dans les hauts plateaux du Sud-Kivu, notamment à Minembwe, Ruberwa décrit une réalité particulièrement préoccupante.
Il évoque des bombardements quotidiens, la destruction d’infrastructures sanitaires et scolaires, des déplacements de populations ainsi qu’une grave crise humanitaire touchant les communautés locales.
Il critique également la coopération militaire entre les Forces armées de la RDC et les troupes burundaises, estimant qu’elle contribue à aggraver les tensions dans cette région.
Pour un dialogue national inspiré de Sun City
Face à la profondeur de la crise congolaise, Azarias Ruberwa plaide en faveur d’un nouveau dialogue politique.
Sans appeler à reproduire à l’identique les négociations de Sun City de 2002, il estime qu’un cadre inclusif demeure indispensable pour traiter les dimensions politique, sécuritaire, économique et sociale de la crise.
Il insiste toutefois sur une condition essentielle : le respect effectif des engagements qui seraient pris.
« Nous savons comment conclure un accord entre les parties. Le véritable problème, en RDC, reste le respect des engagements politiques une fois les accords signés », conclut-il.
Dans cette interview, Azarias Ruberwa réaffirme ainsi sa conviction que l’avenir institutionnel de la République démocratique du Congo dépend moins d’une réécriture des règles du jeu que de leur application fidèle, dans un contexte marqué par les défis sécuritaires, les tensions politiques et les attentes persistantes en matière de gouvernance démocratique.

