Depuis près d’une décennie, les crocodiles du Nil, souvent confondus avec des caïmans, font des victimes autour du lac Édouard. Cette situation alarmante entraîne des tensions croissantes entre les riverains et les agents de l’Institut Congolais pour la Conservation de la Nature (ICCN).
Dimanche 12 octobre, l’enclave de pêche de Vitshumbi, nichée au sud du lac Édouard, au cœur du Parc National des Virunga, a été secouée par un incident tragique. Une jeune fille de 20 ans a été grièvement blessée à la jambe droite lors d’une attaque d’un crocodile du Nil, au quartier Katana. Cet événement a suscité une vive inquiétude parmi la population, qui craint une recrudescence des attaques de crocodiles.
« La victime a été surprise alors qu’elle puisait de l’eau dans le lac. Après l’attaque, elle a été acheminée à l’hôpital général de Rutshuru pour recevoir les soins appropriés. Nous demandons à l’ICCN d’intervenir, car il y a un an, son petit frère avait perdu la vie dans un incident similaire », a déclaré Essai Kanyangara, membre de la Jeunesse Élite Ressortissante de Virunga (JERVI).
Les attaques de crocodiles, souvent mal identifiées par les habitants, créent un climat de peur et de méfiance dans différents villages de pêche des territoires de Rutshuru, Beni et Lubero, autour du lac Édouard. Les riverains, qui n’avaient jamais été confrontés à la menace de ces reptiles, attribuent leur présence à une intervention extérieure, en alimentant la fausse théorie selon laquelle « l’homme blanc aurait introduit ces animaux dans le lac pour les exterminer ». Pourtant, ces espèces aquatiques font partie de cet écosystème et sont arrivées dans le lac via le fleuve Nil et la rivière Semuliki, selon l’ICCN.
« Depuis mon enfance, on n’avait jamais entendu parler des crocodiles du Nil dans notre village. Nous pensons que les hommes blancs ont introduit ces espèces aquatiques dans le lac pour nous tuer », a expliqué une habitante de Vitshumbi lors d’une réunion citoyenne organisée par la société civile en juin 2023.
Des organisations locales lancent un SOS
Face à l’intensification des menaces dans les villages de pêche, des organisations locales de pêcheurs et de leurs épouses appellent à la mise en place de mesures pour réguler cette situation.
À Vitshumbi, le collectif des techniciens de pêche et écologistes du lac Édouard (CTPL) réclame un équilibre écologique, arguant que ces attaques répétées révèlent une prolifération des espèces. « La loi écologique impose un comptage. Si une espèce devient une menace pour les autres, il faut rétablir l’équilibre écologique », a souligné Justin Muhindo Muvunga, coordinateur de cette structure.

Des consultations de l’ICCN restent sans suite
En mai 2023, l’ICCN, par le biais du conservateur du lac, avait réuni les leaders d’opinion de Vitshumbi pour discuter du problème des crocodiles du Nil, mais les recommandations formulées demeurent sans suite.
Le conservateur Gracieux avait rappelé la mission de l’État congolais, tout en soulignant les lois de protection des crocodiles du Nil au sein du Parc National des Virunga. « La vie humaine est sacrée, et l’État congolais a l’obligation de la protéger à tout prix. Les crocodiles du Nil sont une espèce totalement protégée. L’ICCN assiste les victimes d’attaques dans les zones réglementées par la loi », a-t-il affirmé.
Lors de ces échanges, les participants avaient suggéré d’installer davantage de bornes-fontaines dans l’enclave de pêche de Vitshumbi afin que les habitants n’aient plus besoin de puiser de l’eau directement dans le lac, évitant ainsi le risque d’attaques. Ils ont également recommandé de limiter l’accès aux rives silencieuses du lac.
Des fausses informations entravent la sensibilisation
À Vitshumbi et dans d’autres villages autour du lac Édouard, les relations entre les habitants et les agents de l’ICCN demeurent fragiles. La propagation de fausses rumeurs alimente la méfiance envers les éco-gardes et bloque les efforts de sensibilisation visant à encourager une cohabitation harmonieuse avec ces espèces.
« Les fausses informations et les préjugés rendent difficile l’acceptation des crocodiles comme partie intégrante de l’écosystème local, entravant la prise des mesures nécessaires », a expliqué un leader d’une organisation environnementale de Vitshumbi, qui a souhaité garder l’anonymat.
Le 11 août 2023, la société civile de Vitshumbi avait organisé une manifestation pacifique pour dénoncer les attaques récurrentes de ces reptiles. Cette manifestation citoyenne a permis de recenser une dizaine d’attaques, causant la mort de cinq personnes et blessant sept autres en l’espace de six mois.






