À Dar es Salaam, la campagne électorale en Tanzanie s’ouvre officiellement ce jeudi 28 août dans un contexte politique bouleversé, à un peu plus de deux mois des élections générales prévues le 29 octobre. Entre l’absence du principal parti d’opposition et l’entrée spectaculaire du parti au pouvoir dans l’ère digitale, ces élections s’annoncent comme les plus singulières de l’histoire récente du pays.
Le parti d’opposition Chadema, dirigé par Tundu Lissu, figure emblématique de l’opposition, est de facto exclu du scrutin pour ne pas avoir soumis à temps les formulaires requis par la Commission électorale. Sa stratégie « Pas de réformes, pas d’élections » ayant échoué, le parti pourrait voir sa place contestée par ACT-Wazalendo et Chaumma. Selon l’analyste politique Thomas Kibwana interrogé par Radio France International (RFI), si ces partis obtiennent au moins 5 % des sièges au Parlement, ils pourraient devenir le camp officiel de l’opposition, reléguant Chadema au second plan.
Cette exclusion intervient dans un climat déjà tendu : Tundu Lissu, qui a survécu à une tentative d’assassinat en 2017, a été arrêté en avril pour « incitations à bloquer les élections ». De nombreuses voix, au sein de l’opposition et des ONG de défense des droits humains, dénoncent une dérive autoritaire rappelant les pratiques de son prédécesseur, John Magufuli, président de la Tanzanie de 2015 à 2021.
Pendant ce temps, le parti au pouvoir, le CCM (Chama Cha Mapinduzi), s’empare du terrain digital pour mobiliser les électeurs. Il a lancé cette semaine un chatbot d’intelligence artificielle sur WhatsApp, baptisé « Kijani Ilani » (« manifeste vert » en swahili). Ce robot conversationnel répond directement aux questions des citoyens et électeurs sur le programme du parti — santé, éducation, infrastructures sans qu’il soit nécessaire de feuilleter le manifeste complet.

Pour l’expert numérique Mike Mushi, « c’est la campagne la plus technologique que nous ayons connue en Tanzanie. Aujourd’hui, une stratégie digitale n’est plus une option, c’est devenu une obligation. » Jusqu’ici, l’opposition dominait l’espace numérique via Facebook et WhatsApp.
Le CCM entend désormais rééquilibrer ce rapport de forces, s’appuyant sur ses bases militantes tout en investissant le terrain digital.
Cette révolution digitale comporte cependant son lot de menaces. « Le numérique est comme un couteau : il peut servir, mais aussi blesser », prévient Mike Mushi sur le micro de RFI. Les risques incluent surveillance, désinformation et atteintes à la vie privée. Ces menaces sont amplifiées par les restrictions gouvernementales : plusieurs plateformes, dont WhatsApp et Facebook, sont régulièrement bloquées, poussant certains internautes à recourir à des VPN (réseau privé virtuel) pour contourner la censure.
Alors que les Tanzaniens éliront leur président, leurs parlementaires et leurs représentants locaux le 29 octobre, le pays se trouve à un tournant historique. L’exclusion de Chadema pourrait bouleverser la hiérarchie de l’opposition, tandis que l’essor numérique transforme la manière dont les partis communiquent avec les citoyens. Ces élections, marquées par la dualité entre contrôle politique et innovation technologique, seront scrutées tant au niveau national qu’international pour mesurer la légitimité et la transparence du processus électoral.

