Il y a des vies qui ne se contentent pas de passer. Elles traversent, marquent et parfois réparent les blessures du monde. Celle de l’Abbé Eugène Halerimana Bazimenyera en fait partie. À 24 ans de sacerdoce, son itinéraire ressemble à un psaume longuement murmuré, au cœur des montagnes de Masisi, aux collines rouges de Rutshuru et aux cendres silencieuses de Goma.
Un prêtre, mais d’abord un frère
Né à Karambi, paroisse de Nyakariba, dans le territoire de Masisi, le 13 août 1970, Eugène Halerimana Bazimenyera, à 54 ans, est aujourd’hui une figure qui commence à avancer parmi les seniors du diocèse de Goma. Ordonné prêtre le 27 juillet 2001, il célèbre cette année ses 24 ans de sacerdoce, riches en engagements spirituels et intellectuels. Dans une terre que la guerre a souvent tenté de ravager, Eugène a choisi la voix du silence intérieur pour écouter le vacarme du monde. Très tôt, il s’est inscrit à l’école du service : non pas un service qui domine, mais un service qui s’incline, qui lave les pieds, qui relève. « Le sacerdoce n’est pas un titre, c’est une descente. C’est Dieu qui nous abaisse pour mieux aimer », confie-t-il souvent à ses confrères.
Un sacerdoce enraciné dans l’intelligence du réel
Diplômé en philosophie et en théologie (Baccalauréat affilié à l’Université Urbanienne), l’Abbé Eugène ne s’est jamais contenté d’un savoir livresque. Il voulait une foi incarnée. C’est pourquoi il s’est inscrit en communication des organisations, convaincu que le Verbe a besoin d’un langage audible dans un monde saturé de bruit. Ce double profil spirituel et académique lui permet de conjuguer message évangélique et communication stratégique.
Enseignant, vicaire en paroisse, recteur de la Propédeutique Saint André de Jomba, coordinateur sous-provincial des écoles conventionnées catholiques de Masisi, écrivain… Son parcours ressemble à une vigie qui ne dort pas. De Jomba à Matanda, de Rugari à Birambizo, de Turunga à Rutshuru, de Masisi à la paroisse saint Kizito, il n’a cessé de passer d’une nomination à une autre, non pour fuir son diocèse, mais pour faire lumière auprès des oubliés. « N’allez pas chez les Samaritains, commencez par les enfants d’Israël. »
Une théologie du pardon et de la paix
Formé à la non-violence active et évangélique par le Mouvement International de la Réconciliation (France) via le Père Alfred Bour, Eugène n’a jamais cru en une foi coupée du cri des peuples. Pour lui, « l’Eglise ne doit pas seulement célébrer de façon externe, elle doit aussi consoler. Elle doit parler là où le sang a trop coulé. »

Ses écrits, notamment Au-delà des montagnes de Masisi et Rôle de la musique dans la transformation des conflits, illustrent cette passion pour une Église qui guérit les blessures intérieures grâce à la résilience.
Dans ses homélies, toujours courtes et écrites, il parle peu de l’enfer pour terroriser les pécheurs, mais beaucoup de la miséricorde. Il ne dénonce pas pour diviser, il questionne pour faire naître. À ceux qui le qualifient de rigoureux, comme les anciens walimu (enseignants) de Rutshuru, il répond simplement : « Je ne suis pas naïf, je suis croyant. »
Le sacré dans l’ordinaire
Lorsqu’on le rencontre, on est d’abord frappé par sa simplicité d’habillement. Pas de discours pompeux. Il préfère les proverbes au jargon. Il aime citer saint Augustin : « Aime et fais ce que tu veux », mais surtout il cite souvent les mamans du village, comme des maîtres de sagesse. Pour lui, « la théologie commence dans les larmes d’une mère qui prie pour son fils disparu. »
Une flamme pour demain
À 24 ans de ministère, l’Abbé Eugène reste debout. Non pas comme un héros, mais comme un veilleur. Il n’attend pas l’hommage des hommes, mais la paix des cœurs. Il n’a ni fondation, ni bâtiment en son nom, mais il a planté des graines dans des vies.
Et lorsque vous lui demandez quel est son rêve, il répond sans hésiter : « Voir les enfants de Masisi jouer sans peur, entendre les cloches d’une messe sonner sans menace, sentir que l’Évangile est encore possible, même au cœur de la nuit. » Alors, il y a des prêtres. Et il y a l’Abbé Eugène Halerimana Bazimenyera. Un homme de Dieu, un homme debout. Un souffle d’Évangile dans une terre en quête de résurrection.
Aujourd’hui encore, depuis qu’il est nommé à la paroisse saint Kizito à Goma, comme rédacteur en chef de Construire Ensemble, il reste fidèle à sa vocation de construire des ponts entre les peuples, les cultures et les générations.

